9e étape : la « tumade »

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La course landaise a toujours été, et est encore, un sport dangereux. La confrontation directe, face à face, avec des coursières qui apprennent au fil des courses les subtilités de ce duel tourne régulièrement à l’avantage de ces dernières. Le choc n’est jamais anodin, même si l’homme se relève et repart au combat avec détermination et sans séquelle apparente. Je vous recommande à ce sujet l’article réalisé par le Dr Philippe Ducamp, lui-même ancien champion de France des sauteurs, dans la revue Médecins du Sport en août-septembre 2002. Il n’hésite pas à qualifier la course landaise de « sport le plus traumatique au monde », et dresse une liste impressionnante des types de blessures dont nos acteurs peuvent souffrir.
En voici une belle illustration tirée de la série réalisée par le photographe-éditeur de Morcenx, Ferdinand Bernède.

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Autre tumade, photographiée dans les arènes de Bordeaux. On voit au 1er plan le « second » appelant désespérément la vache. Celle-ci a coupé sa trajectoire et pris en plein dos l’écarteur. Ce traumatisme met le rachis en pleine extension et laisse inévitablement des séquelles à la victime.

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Et encore un vol-plané ! toujours dans les arènes de Bordeaux. Cette image semble être la suite logique de la dernière, lorsque l’écarteur est pris dans le dos et violemment projeté en avant. Il ne lui reste plus, s’il est encore conscient, qu’à se protéger la tête avec ses bras et attendre que ses collègues bloquent la bête…

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Si l’on en croit la légende de la carte ci-dessous, l’écarteur aurait réalisé « un dangereux écart » dans ces arènes si particulières de Casteljaloux. Mais si l’on regarde de plus près l’image, on se rend compte qu’il s’agit bien d’une tumade dont il fut victime en essayant de tourner semble-t-il un écart intérieur…

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DARGERT I (Louis Darregert, dit)

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Né à Estibeaux le 20 décembre 1904, décédé à Estibeaux le 2 juillet 1968.

« Premiers écarts, tout jeune, chez lui à Estibeaux ; remarqué par Joseph Coran qui le prend à l’essai, en 1924, il se révèle peu doué pour l’écart. La saison suivante, il poursuit son apprentissage chez Danthez où il décroche même le premier prix de 600 fr. des fêtes de Dax. Mais, « possédant des moyens athlétiques peu communs et un courage à toute épreuve, qualités qui devaient en faire aussi un élément précieux dans l’entraînement et les rentrées difficiles de coursières », celui que l’on appelle désormais Dargert I dans les arènes va s’illustrer comme sauteur. Certes, il n’était pas un artiste mais sa puissance et sa vélocité lui permettent de rivaliser avec ses collègues de l’époque, durant laquelle ne se pratiquaient que le saut à la course et le saut à pieds joints. En [19]26, il signe chez Lafitte où il va faire ses grands débuts de sauteur puis dans la cuadrilla des 4 As, chez Coran, en [19]27. En [19]32, il passe chez Barrère où il va rester pendant trois saisons. (…) En 1935, il revient chez Lafitte qui a racheté le troupeau de Coran. Le 25 août, en place de Dax, lors de la novillada d’Encinas, Dargert va s’illustrer en compagnie de Joseph Coran, respectant le contrat passé avec les organisateurs: 1000 fr. pour 4 sauts durant la tarde. Cet exploit lui vaudra de jouir d’une célébrité déjà bien assise jusqu’au début de la deuxième guerre mondiale dans la cuadrilla désormais dirigée par Daniel Marcadé. »

Eléments biographiques tirés du Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais de Gérard Laborde (Editions Gascogne, 2008), p. 115 (avec l’aimable et amicale autorisation de l’auteur); portrait par G. Rémy, dans Les courses landaises. Souvenirs et croquis d’un revistero.

Voici deux autres dessins de G. Rémy montrant Dargert lors d’un saut à la course, puis dans une situation plus délicate…

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Et une carte-photo le montrant en action Larrivière le 5 octobre 1930 devant Arbolaria.

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Les courses landaises à Paris en 1925

Du 2 au 10 mai 1925, une grande « Semaine landaise » fut organisée à Paris dans le cadre du fameux « Vel d’Hiv ». J’ai la chance d’avoir pu récupérer un exemplaire du programme édité lors de la première journée du 2 mai 1925.

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Pour connaître les spectacles qui étaient proposés aux Parisiens lors de cette semaine, je vous propose le programme de la matinée du 7 mai. On voit que les deux types de courses (compétition individuelle sous forme de duels et match entre cuadrillas) étaient séparées par un entr’acte de 35 mn avec notamment la prestation des Fratellini, et que les amateurs n’étaient pas oubliés pour varier le spectacle. Le tout durait environ 2 h. 30, ce qui supposait un rythme assez soutenu…

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Le programme comportait le portrait des organisateurs de cette semaine de courses landaises. On y reconnaît en premier lieu, bien sûr, le grand ganadero Joseph Barrère. Au-dessous de lui, nous trouvons Roger Ducret, un grand escrimeur français qui avait remporté 3 médailles d’or et 2 d’argent aux Jeux olympiques de 1924 à Paris. Les deux autres nous sont pour le moment inconnus.

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Et voici les acteurs de cette semaine landaise du Vel d’Hiv, la fameuse cuadrilla de Joseph Barrère. En haut, Gérard Boueilh, dit Gérard (et non Girard !), chef de cuadrilla. Au centre, le célèbre « Père Flam », à l’état civil Eugène Dunau, autrement dit Kroumir II, le frère de l’inventeur du saut périlleux. C’était alors le teneur de corde attitré de la ganaderia Barrère, et il avait 59 ans. Il exercera encore ses talents reconnus par tout le monde coursayre pendant 4 ans encore…

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On les présente aussi dans le même programme rassemblés autour de leur ganadero pour une photo de famille. Il s’agit en fait ici de la cuadrilla « élargie », dont seulement sept acteurs firent le voyage :  en partant de la gauche, le grand Meunier (2e ), le chef Gérard (3e), le « Père Flam » (4e), Sabon (5e), Roger Suisse (6e), puis à la gauche de Joseph Barrère, le sauteur Martial et enfin Duffau (à l’extrême droite). Mais outre le teneur Flam et ces 6 écarteurs et sauteurs, 6 autres acteurs sont nommés dans les comptes-rendus de ces courses où l’on assista à la fois à des duels individuels et par équipe : Moreno, Duporto, Laffau, René I, Barthélemy et un certain « Marcel ».
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A l’occasion de ces courses données dans la capitale, L’Illustration publie, le 9 mai 1925, deux grands articles. Le premier, intitulé « La harde », est l’œuvre du grand écrivain régionaliste Joseph de Pesquidoux. L’introduction nous apprend que celui-ci « a visité récemment une ganaderia, que l’on peut considérer comme l’égale de celle qui nous est présentée ces jours-ci, et il y a été reçu par un ganadero qui est à juste titre considéré comme l’as des écarteurs landais, Joseph Coran, et par conséquent comme un émule de Barrère, dont on applaudit la cuadrilla aux portes de la capitale ». Pesquidoux y narre, dans une très belle écriture entrecoupée de dialogues, sa rencontre avec ce personnage étonnant et attachant qu’était Joseph Coran. Deux images illustrent cet article : le galop des vaches dans la lande, et 4 de ses pensionnaires (2 camarguaises et 2 espagnoles). Le second, de Pierre Aymard, a pour titre « Les jeux de la course landaise ». Orné de dessins de L. de Fleurac, il fournit des détails techniques sur la course elle-même, et en particulier sur l’écart, la feinte et le saut.

J’ai retrouvé des photos originales de ces courses prises par le photographe du Petit Parisien et toutes datées du 15 mai 1925. Voici le premier de ces documents, qui donne une idée des installations qui avaient été installées au vélodrome et très adaptées à nos courses. L’on peut aussi se rendre compte du succès de ces spectacles landais à Paris en voyant la foule qui garnissait tous les gradins.1925_2

Et voici un plan plus serré d’une des coursières de la ganaderia Barrère.
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Chacun de ces spectacles comportait une partie réservée aux amateurs, et l’on voit ici qu’ils n’affrontaient pas que des « vachettes ». C’était également un moment de récupération pour les écarteurs, ce que confirme la vision de nos Landais assis sur l’estribo sans que cela semble déranger notre coursière…. On peut enfin encore admirer le remplissage des gradins, ce qui prouve que notre sport pouvait attirer beaucoup de monde ailleurs que dans les Landes.
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Avant La Cazérienne, La Talanquère…

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Dès le 29 avril 1906, un premier concurrent à la Tuile voit le jour, également imprimé à Mont-de-Marsan : La Talanquère. Le directeur n’est autre que Louis Tixier, le futur maire de la ville-préfecture, et le rédacteur en chef en est Jean-Jacques Diris. Ils s’adjoignent comme dessinateur Henri Labarbe. Dans la présentation de cette nouvelle feuille, Diris ne manque pas de faire les éloges de la Tuile mais justifie leur complémentarité : « Nous voulons faire de notre revue l’organe de tous ceux que passionne l’écart et la feinte, qui s’intéressent à cette existence active qu’a fait naître la grande vogue des courses landaises. Il importait donc de compléter l’œuvre de ces feuilles, de pousser plus avant par la gravure cette vulgarisation sportive ». Agrémentée de gravures et de photographies, consacrée à la course landaise mais aussi aux corridas et aux autres sports landais, cette revue mensuelle s’adresse au grand public et « à la jeunesse landaise tout entière ». Elle veut être « comme une encyclopédie taurine », « un album tout aussi artistique, tout aussi complet, tout aussi répandu que les plus justement célèbres publications transpyrénéennes ». Malheureusement le projet avorte, semble-t-il, assez rapidement : on ne recense actuellement que 10 numéros de cette « Revue tauromachique illustrée mensuelle », dont le dernier numéro connu date du 24 février 1907.
Une collection complète en est heureusement conservée aux Archives départementales des Landes (sous la cote : Pér 4° 666), car même la Bibliothèque nationale n’en détient aucun numéro !
Nous reviendrons prochainement sur l’orthographe fluctuante : talanquère ou talenquère, la première semblant prendre officiellement aujourd’hui le pas sur la seconde, et sans que l’on n’ait pu encore fournir une origine linguistique satisfaisante…

Un écarteur poète publicitaire…

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J’ai trouvé cette publicité en forme de poème dans L’Echo de l’Arène du 2 juin 1912. Elle est signée de « Nicolas Bombezin, ex-torero landais », qui n’était autre que le fameux « Nicolas », également dit « Le Suisse », un écarteur aux belles moustaches…
Elle se compose d’alexandrins et  a pour titre :

« Le Kina Robert et les rois de l’arène »

Pendant plus de vingt ans, courant de place en place,
J’ai des bêtes de courses affronté la fureur ;
De leurs chocs meurtriers je conserve la trace
Sur mon corps mutilé de vaillant écarteur.

Si, malgré les excès d’une ardente jeunesse,
J’arrive à cinquante ans vigoureux et très vert,
C’est que parmi les fous pratiquant la sagesse,
Jamais je ne buvais que du Kina Robert.

Il faudrait peut-être remettre au goût du jour ce tonique, non ?