Les premières femmes écarteurs

Au lendemain du 8 mars, mais toujours dans la semaine des droits de la femme, voici quelques éléments sur les toutes premières femmes écarteurs au 19e siècle.

D’après le Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais de Gérard Laborde, c’est une certaine « Mariquita » qui, la première, va fouler le sol d’une plaza en course landaise, mais pas encore dans notre région. Cela se passait à Nîmes en 1875, et Mariquita faisait alors partie de la cuadrilla des frères Dufau. Mais nous n’avons pu trouver aucun autre élément sur sa carrière.

On connaît également très peu de choses sur celle qui fut la première femme écarteur de l’histoire de la course landaise à officier dans notre région. Son nom lui-même est n’est pas sûr, les uns l’écrivant « d’Arfeuil », et les autres « Darfeuille ». Voici tout ce qu’on pouvait lire dans La Course landaise en 1911 : « En 1898, le 1er mai, Liane d’Arfeuil débuta à Mont-de-Marsan. Plusieurs places landaises et gersoises ont vu travailler cette femme torera. » Gérard Laborde, de son côté, a trouvé une autre mention qu’outre ces prestations, « en 1898, à Bayonne, le 2 juin, Liane Darfeuil venue du Midi, devait exécuter 4 magnifiques écarts dignes de Hains, l’un des grands de l’époque, devant la terrible Curiosa de Bacarisse ».

Il semblerait donc qu’aussi bien Mariquita que Liane aient été des produits provençaux et non gascons… et que leur carrière à toutes les deux ait été très brève !

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Casino II et son saut du taureau en 1889

« Casino II » est né vers 1869 on ne sait où, et décédé on ne sait où ni quand… Un grand mystère entoure donc encore ce personnage. Voici ce qu’en dit Gérard Laborde :
« Parfois appelé Casino jeune. Il débute dès l’âge de 17 ans, et très vite, il se fait remarquer par son courage à toute épreuve. En 1888, Casino II éclate. Il triomphe lors des courses de la Madeleine à Mont-de-Marsan remportant le 1er prix de 350 fr. devant le maître Marin Ier (…) et tous les autres grands toréadors de l’époque. Quelques temps plus tard, pour les fêtes de Dax, si Boniface reste maître chez lui, Casino II décroche une très belle 4e place derrière Marin et Lapaloque. A Peyrehorade, devant le bétail de première force des ganaderos Bacarisse et Lagardère, Casino II « qui veut décidément arriver, fournit un travail extraordinaire et des sauts très nombreux » s’octroyant le premier prix, supérieurement protégé à la ficelle par Bacarisse le maître des teneurs de corde de l’époque. (…) Au cours de l’été [1889], Casino « se fait annoncer devant les toros de la corrida du 18 août de Saint-Sébastien, par de grandes affiches multicolores placardées dans toute la région ». Mais pour lui, cette première expérience est un fiasco ! Pourtant, la semaine suivante, il se rattrape en sautant les trois premiers bichos de la tarde avec une légère touche par le second dont il se venge par deux écarts superbes. Pourtant la critique ne lui est guère favorable : « Casino, à ses vingt ans, n’a pas la moindre science tauromachique. Il lui manque le savoir et le coup d’œil nécessaires. Mais pour le courage, allant même jusqu’à la témérité, il n’a pas besoin d’en acheter à qui que ce soit ». Et le 9 septembre, c’est le pire qui arrive : Casino est blessé très grièvement, « la cuisse transpercée, sur un saut d’un taureau à Fontarrabie ».
Eléments biographiques tirés du Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais de Gérard Laborde (Editions Gascogne, 2008), p. 87-88 (avec l’aimable et amicale autorisation de l’auteur).

J’ai eu la chance de trouver chez un libraire de San Sebastian deux exemplaires différents non pas de ces grandes affiches, mais d’affichettes qui en étaient peut-être la version tract (ou « flyer » comme on dirait aujourd’hui). Voici la première d’entre elles, dans laquelle l’on voit en premier lieu que le « saut du Français » représentait une attraction aussi importante que la présence des deux grands matadors Lagartijo et Angel Pastor. On y lit que le fameux écarteur (notons au passage qu’on conserve le mot français) est décrit comme le rival du célèbre Paul Daverat, et qu’il exécutera sa prestation bien sûr si l’un des taureaux veut bien s’y prêter… Ce saut est présenté comme la suerte « la plus brillante, la plus dangereuse et la plus émotionnante » du toreo français. On précise par ailleurs que Casino a obtenu de nombreux succès avec ce saut et qu’il a gagné grâce à lui de nombreuses médailles dans les concours de sauteurs. On concluait en rappelant la grande différence qui existait entre les vaches landaises et les vigoureux taureaux de combat espagnols, différence qui fournirait au spectacle son intérêt dramatique. En sachant que Casino vaincrait les terribles dangers auxquels Daverat avant lui avait été confronté dans cette même plaza.
Malheureusement sa prestation ne fut pas à la hauteur de la publicité qu’on en avait faite…

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La seconde affichette de l’annonce du « saut du français » n’est dédiée qu’à notre compatriote et ne comporte aucune mention des toros ni des toreros qui allaient officier ce jour-là. Elle reprend mot à mot le texte de la première, mais estropie dans le dernier paragraphe le nom de Daverat en l’appelant « Daudet »…

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« Les courses de taureaux en Espagne et en France » (1891)

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A la suite du précurseur Prosper Séris, plusieurs Landais vont se préoccuper d’étudier l’histoire de la tauromachie. C’est le cas d’E. Dufourcet, E. Taillebois et G. Camiade, qui vont le faire en 4 articles successifs qui pouvaient être réunis en tiré-à-part. Le deuxième de ces auteurs n’en signa cependant que le préambule. De nombreuses gravures ainsi que plusieurs planches photographiques que nous donnerons à voir au fur et à mesure de nos articles accompagnaient cette publication. J’essaierai prochainement de mettre en ligne ces textes fondateurs…

« Les courses de taureaux en Espagne et en France. Étude ethnographique et historique », dans Bulletin de la Société de Borda (L’Aquitaine historique et monumentale) :
– 1er trimestre 1891, p. 145-161 : « Préambule »
– 2e trimestre 1891, p. 163-193 : « Chapitre I. Les courses en Espagne »
– 3e trimestre 1891, p. 195-217 : « Chapitre II. Les courses landaises »
– 4e trimestre 1891, p. 219-231 : « Chapitre III. Les courses mixtes »

Le chapitre II était donc consacré exclusivement à notre sport. Voici la très élégante vignette gravée qui ornait son introduction. D’après les initiales, il semble qu’elle soit l’œuvre de G. Camiade, et elle représente les jeux d’enfants que beaucoup d’entre nous ont certainement connu. Qui n’a jamais fait ou la vache ou l’écarteur sur la place ou dans la rue ? Il était plus dur de faire le sauteur…

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Un plaidoyer toujours d’actualité ?

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Il est parfois bon de relire les auteurs anciens… Voici ce qu’écrivait Prosper Séris dès 1889 dans son Etude sur les courses de taureaux :

« Le but que doivent poursuivre aujourd’hui les organisateurs de toute course landaise, c’est de donner à ces courses plus de décorum par la tenue sévère des arènes, par la correction et l’observation des règles dans le travail, parfois un peu fantaisiste, de certains écarteurs. »

Et il pointait entre autres une pratique contre laquelle on a essayé (avec un certain succès il faut quand même le dire) de réagir depuis une vingtaine d’années et qui était une plaie à une certaine époque :
« Trop souvent nous voyons le refuge garni de spectateurs ou d’amateurs, bruyants et empressés, semblant donner des conseils ou des encouragements aux écarteurs qui n’en ont pas besoin. Excès de zèle, mes amis ! Vous accaparez l’écarteur qui n’appartient qu’à la course, au moment où il pourrait, peut-être, se produire utilement ; votre présence donne lieu, parfois, à des discussions passionnées qui nuisent au spectacle.
Place nette, voilà la règle. Il faut que l’écarteur pressé de franchir la talenquère jouisse de sa liberté entière d’action. On ne doit tolérer dans les couloirs que les personnes strictement de service. »

Qu’on se le dise !

En fait, dans les cartes postales anciennes, il est assez rare que nous voyions beaucoup de monde dans la contre-piste, sauf peut-être à Cazaubon où le canotier semble fleurir… Mais peut-être que Prosper avait été écouté !

1831 : naissance de la feinte

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Lorsque l’on évoque les grandes dates de la course landaise, il en est une qui est devenue incontournable. C’est celle de mai 1831, qui vit l’aîné des frères Darracq pratiquer dans les arènes de Laurède, et pour la première fois, ce qui allait devenir l’une des deux grandes figures de la course landaise : la feinte. Il y eut cependant deux théories quant à « l’invention » de cette figure.

La première, défendue par Dufourcet et Camiade, affirmait que les anciens écarteurs, antérieurs à Darracq, connaissaient déjà la feinte, et qu’elle était tout simplement l’équivalent du quiebro des matadors espagnols.

La seconde, qui prévalut, était soutenue par Séris et Clic-Clac. Pour eux, avant 1831, on ne faisait que planter des lances et surtout réaliser le « paré » : « Ce jeu qui n’était pas à la portée de tous les muscles, consistait à attendre la bête lancée à toute vitesse, à lui poser les mains sur le frontal et à détourner vivement sa tête en effaçant son corps » (Clic-Clac). Dans la feinte, au contraire, « le Landais attend de pied ferme l’arrivée de la vache, il feint de tomber d’un côté pour attirer la bête, et puis (…) il se relève brusquement, laissant le passage libre à l’animal » (id.). Et le revistero de conclure, dans un élan tout patriotique : « Feindre, c’est tromper ; on n’a donc nul besoin d’aller en Espagne chercher les moyens de feindre, surtout lorsque la peau est en jeu. Oui, la feinte tauromachique est vraiment française et les frères Darracq en sont les vrais inventeurs ».

Voici le récit que Prosper Séris fait de l’invention de la feinte par les frères Darracq. On y lit en particulier le rôle que Montfort-en-Chalosse (soyons un peu chauvin…) tint dans cette affaire. Nous avons laissé en italique les mots qui l’étaient dans l’édition originale.
« C’est à Laurède, près de Montfort, que la feinte fut inaugurée, en 1831, par deux écarteurs renommés : les frères Darracq. L’aîné des deux frères la pratiqua, pour la première fois, dans une course du mois de mai donnée avec le bétail de Lancien de Tilh. Les Montfortois qui, de tout temps, ont été particulièrement passionnés pour les courses, se rendirent en foule à Laurède et, comme les amateurs de cette commune, ils furent enthousiasmés de cette nouvelle manière d’écarter les taureaux.
La fête de Montfort ayant lieu quelques jours après, les Montfortois organisèrent de grandes courses, où se donnèrent rendez-vous tous les aficionados de la contrée, tous les écarteurs du département. Ces courses furent admirables et c’est sur la place de Montfort que la feinte, créée par Darracq aîné, reçut sa consécration officielle. »

Xavier de Cardaillac, de son côté, écrivait en parlant du célèbre Jean Chicoy : « S’il n’est pas, comme beaucoup le croient, le créateur de la feinte, il l’a perfectionnée, et personne avant et après lui ne pratiqua aussi bien cette variété de l’écart. Dans l’écart ordinaire l’homme se fend vers le côté où il veut faire passer la vache et, redressé, il pivote ensuite en avant, les reins creusés, sur le pied qui doit rester en place ; dans la feinte, en même temps que la jambe se fend, le buste se ploie ; ce mouvement compliqué rejette l’animal plus loin encore, mais dans cette double oscillation du torse l’homme prend plus de peine et perd plus de temps. » (Propos gascons, 1899, p. 126)

La maison Labouche, de Toulouse, qui a réalisé une série de 10 cartes sur les courses landaises, en a édité une particulièrement « pédagogique » sur ce sujet. Le commentaire s’adresse à certains « amateurs landais » qui ont dû disparaître maintenant… : « Un joli écart feinté. Beaucoup d’amateurs landais confondent l’écart et la feinte. Naturellement pour effectuer l’écart il faut faire la feinte qui appelle l’écart ». CQFD !

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Sur cette autre image due au grand éditeur landais Bernède, on voit bien Maxime déporter carrément tout son corps, mais surtout sa jambe gauche, vers l’intérieur, afin de réaliser certainement un bel écart extérieur.

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