Les cuadrillas il y a 100 ans…

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A l’heure du mercato et de la recomposition des cuadrillas, un petit coup d’œil dans le rétroviseur pour voir quelle était la situation des cuadrillas au lendemain de la Grande Guerre.

La Tuile nous en fournit l’illustration. Elle nous présente les 3 grands chefs d’alors, 3 « rois de l’arène » d’avant-guerre :

1) Joseph Koran, qui dirigeait la cuadrilla attachée au nouveau ganadero d’Aignan Paul Ladouès ; on retrouvait à ses côtés Moreno, Suisse, Picard, Oscar, Bras-de-Fer, Candau et le cordier Eugène Kroumir, dit Flam ; il faut y rajouter le fameux Bamboula, chargé d’exécuter la suerte de Don Tancredo pendant les intermèdes ; Koran achètera des camarguaises à la fin de l’été et montera sa propre ganaderia en fin de cette saison 1920 ;

2) Giovanni l’Italien, attaché au grand ganadero Joseph Barrère qui réunira cette année-là son troupeau à celui de Portalier, avec Henry Meunier, Guichemerre, Montois, Mazzantini, Biscard, Despouys II et le sauteur Faber ; s’y rajoutera en cours de saison Lacoste II ;

3) et enfin l’écarteur de Villeneuve-de-Marsan Camille Couralet, attaché au nouveau ganadero d’Eauze Jean-Joseph Lafitte, avec Cantegrit, Lalanne, Minville, Morlaës, Sabon, le cordier Martial « plus deux éléments qui n’ont pas reparu depuis 1914″…

Voici la publicité du ganadero Lafitte à cette époque :

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Le costume des écarteurs

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En ce début de saison où s’étrennent les nouveaux boléros, revenons un peu sur l’histoire du costume des écarteurs depuis 200 ans ou à peu près…

La tenue de nos acteurs a, en fait, fortement évolué pendant tout le 19e siècle avant de prendre un aspect très proche de celui de nos contemporains. Voici ce qu’en dit Clic-Clac en 1905 :
« La tenue des écarteurs landais s’est complètement modifiée dans nos arènes et elle a suivi insensiblement et pour ainsi dire, comme poussée par un sentiment invisible, la marche en avant du siècle qui s’est éteint.
Autrefois, l’écarteur qui voulait se rendre à une course partait, le petit béret bien assis sur la tête ; et le bâton orné d’un modeste baluchon, s’appuyait sur l’épaule de ce sympathique voyageur. Le grand mouchoir rouge et carré de nos aïeux servait de malle. Tous avaient un pantalon d’une blancheur immaculée, parfois pour ne pas dire toujours, zébré par de multiples accrocs finement rapiécés. Plus nombreuses étaient les pièces, plus grands étaient leurs titres de gloire. La veste n’était pas encore connue de ce temps, et Jean Chicoy, Duvigneau aîné, n’en écartaient pas moins comme on n’écarte plus aujourd’hui où l’esprit du lucre et la bonne vie remplacent tout ce qui devait être l’art tauromachique. »
La revue La Talanquère publia l’année suivante, en 1906, ce document extrêmement rare que je vous présente ci-dessus. Il s’agit de la photographie de la cuadrilla Bacarisse, l’éleveur de Cauna dont on distingue la belle carrure debout à droite, tenant l’épaule du cordier Baillet. Parmi les autres écarteurs reconnus sur cette image, se trouvaient Cizos père, les jeunes Lapaloque et Nénot, le chasseur de palombes de Barcelonne-du-Gers Pinon Ier, et les frères Duffau de Labastide-d’Armagnac. Quant à l’homme au chapeau melon qui tient à la main un bâton, à gauche, « ce n’est autre que le cocher – d’origine espagnole – qui, le plus souvent, transportait de ville en ville, et de plaza en plaza, cette quadrilla d »élite ». D’après les noms cités et leur apparence, cette photographie pourrait être datée de la fin des années 1870.
La plupart de ces hommes portent le costume traditionnel d’alors, mais peu adapté, il faut bien le dire, à la course : « le pantalon blanc, le berret [sic] large et une longue blouse ».

Pourtant, il se peut que déjà à cette époque, des boléros brodés aient déjà fait leur apparition. D’après Gérard Laborde (Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais, p. 168), « c’est sans doute à Joseph Dufau et à son frère Pierre que la Course landaise doit la création du boléro décoré. Dès la fin des années 1860, ils font broder les parements de leurs bourgerons de menuisiers qu’ils décorent de rubans bleus puis très vite de velours de couleurs variées ». Par ailleurs, c’est semble-t-il le 1er juillet 1852, à Orthez, que les écarteurs se présentent revêtus de boléros, ou du moins c’est ce que la chronologie traditionnelle de la course landaise répète à l’envi…

Ce qui est sûr, c’est que, petit à petit, et surtout au contact des toreros espagnols avec lesquels ils partageaient parfois l’affiche dans les courses « hispano-landaises » des années 1880-1890, le boléro avec épaulettes et broderies scintillantes a peu à peu illuminé les paseos, accompagné du béret tout aussi décoré.

Côté pantalon, les images anciennes nous montrent que pendant plusieurs décennies, nos écarteurs ont souvent revêtu une culotte de velours qui rappelait celle des matadors mais qui avait également été mise à l’honneur par leurs alter-ego provençaux, dans les quadrilles desquels, d’ailleurs, plusieurs Landais officiaient (souvent comme sauteurs) dans les années 1880-1890. C’est d’ailleurs dans cette tenue qu’ils défilèrent lors des fameuses courses de 1887 à Paris comme le montre ce dessin d’époque :

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ou encore comme le prouve ce portrait de Monaco et celui du grand Paul Daverat :

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Mais à la même époque, et de toute façon depuis les années 1890 au moins, de nombreux écarteurs portent déjà le célèbre, et toujours d’actualité, pantalon blanc en bonne toile, et sur lequel les rafistolages successifs se voient beaucoup moins que sur le velours sombre…, ainsi que l’arbore fièrement chez le photographe le grand (et alors jeune) Joseph Coran:

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Un écart… de langage de Coran

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On sait bien que nos écarteurs ont parfois le sang chaud et le verbe haut… et ça ne date pas d’aujourd’hui ! La preuve en est ce qui arriva au grande Joseph Coran, le « roi de l’arène » de l’entre-deux-guerres, dont Patrice Larrosa vient de nous narrer l’histoire dans le dernier numéro de La Cazérienne (juin 2018). Nous étions le 1er mars 1937, et la plaza de Bordeaux accueillait la cuadrilla dont il était le chef. Il s’était avancé, à cette occasion, à déclarer au président de l’Union Tauromachique Bordelaise : « Aujourd’hui, Koran aura un triomphe ou sortira mort des arènes ! ». Et effectivement le triomphe qu’il obtint fut à la hauteur de l’audace et de la virtuosité dont il fit preuve ce jour-là, soulevant les acclamations frénétiques des spectateurs enthousiastes. Mais en allant toucher la légitime rétribution de son travail, il eut le malheur de croiser le ganadero Lafitte qui lui devait de son côté quelques cachets. Encore excité de sa prestation, Coran lui déclara de façon comminatoire : « Si vous ne me payez pas ce que vous me devez, l’un de nous ne sortira pas vivant d’ici ! ». Ce sont ces menaces de mort qui lui valurent d’être poursuivi devant le tribunal correctionnel de Bordeaux. Son avocat plaida que les acclamations et les sourires de ses admiratrices lui avaient peut-être tourné la tête et, nous dit la presse, « qu’il parla de la mort qu’il venait de frôler avec légèreté, insouciance des braves ». Le juge paraît avoir apprécié la pertinence de ses arguments, puisqu’il relaxa notre prévenu qui, après les cornupètes, écarta ainsi les foudres de la justice…