Casino II et son saut du taureau en 1889

« Casino II » est né vers 1869 on ne sait où, et décédé on ne sait où ni quand… Un grand mystère entoure donc encore ce personnage. Voici ce qu’en dit Gérard Laborde :
« Parfois appelé Casino jeune. Il débute dès l’âge de 17 ans, et très vite, il se fait remarquer par son courage à toute épreuve. En 1888, Casino II éclate. Il triomphe lors des courses de la Madeleine à Mont-de-Marsan remportant le 1er prix de 350 fr. devant le maître Marin Ier (…) et tous les autres grands toréadors de l’époque. Quelques temps plus tard, pour les fêtes de Dax, si Boniface reste maître chez lui, Casino II décroche une très belle 4e place derrière Marin et Lapaloque. A Peyrehorade, devant le bétail de première force des ganaderos Bacarisse et Lagardère, Casino II « qui veut décidément arriver, fournit un travail extraordinaire et des sauts très nombreux » s’octroyant le premier prix, supérieurement protégé à la ficelle par Bacarisse le maître des teneurs de corde de l’époque. (…) Au cours de l’été [1889], Casino « se fait annoncer devant les toros de la corrida du 18 août de Saint-Sébastien, par de grandes affiches multicolores placardées dans toute la région ». Mais pour lui, cette première expérience est un fiasco ! Pourtant, la semaine suivante, il se rattrape en sautant les trois premiers bichos de la tarde avec une légère touche par le second dont il se venge par deux écarts superbes. Pourtant la critique ne lui est guère favorable : « Casino, à ses vingt ans, n’a pas la moindre science tauromachique. Il lui manque le savoir et le coup d’œil nécessaires. Mais pour le courage, allant même jusqu’à la témérité, il n’a pas besoin d’en acheter à qui que ce soit ». Et le 9 septembre, c’est le pire qui arrive : Casino est blessé très grièvement, « la cuisse transpercée, sur un saut d’un taureau à Fontarrabie ».
Eléments biographiques tirés du Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais de Gérard Laborde (Editions Gascogne, 2008), p. 87-88 (avec l’aimable et amicale autorisation de l’auteur).

J’ai eu la chance de trouver chez un libraire de San Sebastian deux exemplaires différents non pas de ces grandes affiches, mais d’affichettes qui en étaient peut-être la version tract (ou « flyer » comme on dirait aujourd’hui). Voici la première d’entre elles, dans laquelle l’on voit en premier lieu que le « saut du Français » représentait une attraction aussi importante que la présence des deux grands matadors Lagartijo et Angel Pastor. On y lit que le fameux écarteur (notons au passage qu’on conserve le mot français) est décrit comme le rival du célèbre Paul Daverat, et qu’il exécutera sa prestation bien sûr si l’un des taureaux veut bien s’y prêter… Ce saut est présenté comme la suerte « la plus brillante, la plus dangereuse et la plus émotionnante » du toreo français. On précise par ailleurs que Casino a obtenu de nombreux succès avec ce saut et qu’il a gagné grâce à lui de nombreuses médailles dans les concours de sauteurs. On concluait en rappelant la grande différence qui existait entre les vaches landaises et les vigoureux taureaux de combat espagnols, différence qui fournirait au spectacle son intérêt dramatique. En sachant que Casino vaincrait les terribles dangers auxquels Daverat avant lui avait été confronté dans cette même plaza.
Malheureusement sa prestation ne fut pas à la hauteur de la publicité qu’on en avait faite…

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La seconde affichette de l’annonce du « saut du français » n’est dédiée qu’à notre compatriote et ne comporte aucune mention des toros ni des toreros qui allaient officier ce jour-là. Elle reprend mot à mot le texte de la première, mais estropie dans le dernier paragraphe le nom de Daverat en l’appelant « Daudet »…

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Le saut à la barre ou à la garrocha

Ce type de saut, repris il y a quelques années par Nicolas Vergonzeanne, ne s’exécutait généralement que dans les courses hispano-landaises ou provençalo-landaises.

Voici ce qu’en dit Clic-Clac en 1905 :
« Ce saut d’essence provençale est pour ainsi dire délaissé de nos jours ; c’est à peine si nous avons vu un jeune Montois du nom de Roufian essayer de l’importer sur nos arènes, sans grand succès d’ailleurs.
Il consistait, comme dans le saut à la course, à partir à la rencontre de la vache, une barre de 2m.50 aux mains ; dès que la bête était à une distance voulue et calculée, l’homme posait un bout de la barre sur terre et s’élevait sur la force des poignets pour livrer passage à l’animal. Au moment exact du passage de la bête sous lui, il lâchait la barre qui bien souvent était projetée au loin par un coup de tête du fauve.
Les Provençaux sont très adroits dans cet exercice. Comme pour le saut à répétition, ils se mettent quelquefois deux et trois à la suite les uns des autres. L’aficionado landais n’est guère friand de cet exercice ; c’est peut-être parce qu’il le connaît fort peu. Car on voit souvent des bonds prodigieux. »

Pour confirmer les dires de Clic-Clac, voici le dessin des sauts exécutés par la cuadrilla provençale du Pouly lors des Fêtes du Soleil en 1887 (Le Monde illustré).

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En fait, loin d’être d’origine provençale comme l’écrit le célèbre revistero Clic-Clac, le saut à la garrocha faisait partie dès le 18e siècle des jeux de l’arène espagnols. Goya en donne d’ailleurs une représentation dans sa Tauromachie. Et voici celle publiée à l’appui de l’étude de Dufourcet et Camiade sur les courses de taureaux dans le Bulletin de la Société de Borda en 1891.

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On en trouve une version originale sur un superbe plat conservé dans les collections du Musée de la Faïence de Sarreguemines (Moselle). Il fait partie d’une série consacrée à la tauromachie et porte comme titre : « Le saut à la perche ».

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Les (anciennes) arènes de Soustons ont connu plusieurs courses hispano-landaises ou hispano-provençales, dont je vous montrerai au fur et à mesure plusieurs images. Sur celle que je vous présente aujourd’hui, on voit ce fameux saut à la garrocha qui était devenu l’une des figures classiques de ce type de course.

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Voici une autre plaza qui connut des courses « provençales », celle de Marciac dans le Gers. Cette carte écrite en 1903 montre le saut à la garrocha réalisé par l’un des membres de la fameuse cuadrilla dirigée par Alphonse Bayard.

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Très intéressante aussi, cette image publicitaire de la « Chicorée Daniel Voelcker-Coumes » à Bayon (Meurthe-et-Moselle) : comme quoi, nos « vieilles coutumes » de Gascogne étaient même connues des Lorrains vers 1900 !

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Voici une autreimage publicitaire sur les « courses de taureaux landaises », qui fait partie de la très riche collection du Chocolat Guérin-Boutron. Ici encore, c’est le saut à la perche ou à la garrocha qui est représenté, avec une autre suerte qui était celle de la chaise. On remarque que le taureau est emboulé et qu’il présente des cocardes un peu partout sur le corps…
Le texte qui accompagne ce dessin, quant à lui, ne devait pas déplaire à la Société protectrice des animaux : « Les courses de taureaux données dans les Landes diffèrent des courses espagnoles en ce qu’elles sont plutôt un jeu qu’un combat. Ici, point de chevaux éventrés, ni de taureaux tués. Ces courses ne sont qu’adresse et agilité »…

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Grâce à l’ami Patrick Capdegelle, homme d’aficion et de passion, voici maintenant une belle image d’un sauteur landais exécutant le fameux saut à la garrocha dans les arènes de Toulouse aux alentours des années 1890 semble-t-il. Il s’agissait bien sûr d’une course hispano-landaise, très à la mode à cette époque. Et le béret ne bouge pas, hilh de pute!

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Trouvée récemment, cette dernière carte nous prouve que le salto de la garrocha s’est également perpétué dans la course camarguaise. Réalisée par le grand photographe arlésien George, elle représente Granito II sautant le « Set-Mouraou » de Baroncelli dans les arènes des Saintes-Maries-de-la-Mer.

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Un saut de taureau à Dax… en 1935

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J’avais récupéré dans ma collection cette belle image d’un sauteur landais au-dessus d’un taureau  manifestement de race espagnole. L’indication manuscrite au dos précisait que cet exploit avait été réalisé à Dax le 27 septembre 1935. J’avais alors contacté, grâce à ce blog, nos fidèles lecteurs et contributeurs pour en savoir plus, et voici les résultats des recherches concernant le saut de ce taureau (en fait un novillo) à Dax en 1935. La date marquée au dos s’est en fait avérée être fausse…

Le premier à réagir a été l’ami Gérard Laborde qui nous fait savoir ceci :
« Pas de problème! Il s’agit du sauteur Dargert I, l’un des plus célèbres de l’époque. Ce jour-là, il s’était engagé par contrat à effectuer 4 sauts au-dessus des novillos d’Encinas travaillés par ailleurs par le grand Joseph Coran. Petite précision supplémentaire : la mention est erronée car ce festival s’est déroulé le 25 août 1935. Une affiche conservée aux Archives de Dax en témoigne… ainsi que les contrats signés par Darregert et Coran avec l’organisateur, un certain Jacques Milliès-Lacroix…. ».

Le second n’est autre que Christian Capdegelle, fidèle chercheur lot-et-garonnais qui confirmait :
« Je ne mets pas en doute la date du 27 septembre 1935 si elle est mentionnée au dos de la photographie. Mais le saut ou plutôt les sauts d’un novillo par un sauteur landais eurent lieu dans les arènes de Dax le 25 août 1935. Ce jour-là ont défilé dans ces arènes les landais Joseph Coran, Gérard Boueilh et Louis Dargert. Ce dernier sauta à quatre reprises un novillo de la ganaderia d’Estéban Hernandez. A ce cartel étaient également présents trois novilleros espagnols et un cavalier portugais Simao da Veiga. »

Merci à tous deux d’avoir redressé la fausse date mentionnée au dos de ce document et d’avoir permis d’identifier le sauteur Dargert, que le dessinateur Rémy a « croqué » dans la même posture au-dessus d’une de nos vaches landaises.

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Palmarès du championnat de France des sauteurs depuis 1958

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Le fameux saut dos à la vache de Gilbert, le 1er champion de France de l’Histoire

Année Champion de France Vice-champion
1958 Gilbert Laloubère Jeannot
1959 Non disputé
1960 Non disputé
1961 Non disputé
1962 Non disputé
1963 Non disputé
1964 Michel Agruna Henri Duplat
1965 Henri Duplat Michel Agruna
1966 Henri Duplat Michel Agruna
1967 Henri Duplat Michel Agruna
1968 Henri Duplat Michel Agruna
1969 Henri Duplat Jean-Pierre Bertin
1970 Non disputé
1971 Henri Duplat Michel Agruna
1972 Non disputé
1973 Michel Agruna Lesfauries
1974 Arthur Ribeiro Michel Dubos
1975 Michel Dubos Michel Agruna
1976 Michel Lafitte Arthur Ribeiro
1977 Michel Agruna Michel Dubos
1978 Michel Dubos Michel Agruna
1979 Arthur Ribeiro Michel Dubos
1980 Arthur Ribeiro Michel Dubos
1981 Michel Dubos Arthur Ribeiro
1982 Michel Dubos Arthur Ribeiro
1983 Arthur Ribeiro Balo
1984 Michel Dubos Jean-Philippe Labadie
1985 Michel Dubos Arthur Ribeiro
1986 Michel Dubos Arthur Ribeiro
1987 Michel Dubos Philippe Ducamp
1988 Arthur Ribeiro Michel Dubos
1989 Philippe Ducamp Laurent Martinez
1990 Philippe Ducamp Michel Deloi
1991 Michel Deloi Philippe Ducamp
1992 Claude Lagarde Philippe Ducamp
1993 Philippe Ducamp Jean-Philippe Labadie
1994 Philippe Ducamp Michel Deloi
1995 Michel Deloi Thomas Bijard
1996 Michel Deloi Thomas Bijard
1997 Sylvain Macia Anthony Roth
1998 Denis Coll Laurent Martinez
1999 Nicolas Vergonzeanne Laurent Martinez
2000 Nicolas Vergonzeanne Sylvain Macia
2001 Nicolas Vergonzeanne Guillaume Vergonzeanne
2002 Nicolas Vergonzeanne Guillaume Vergonzeanne
2003 Nicolas Vergonzeanne Guillaume Vergonzeanne
2004 Nicolas Vergonzeanne Guillaume Vergonzeanne
2005 Emmanuel Latase Guillaume Vergonzeanne
2006 Nicolas Vergonzeanne Emmanuel Latase
2007 Nicolas Vergonzeanne Emmanuel Latase
2008 Nicolas Gachie Guillaume Vergonzeanne
2009 Louis Ansolabehère Guillaume Vergonzeanne
2010 Dominique Larié Louis Ansolabehère
2011 Guillaume Vergonzeanne Fabien Napias
2012 Louis Ansolabehère Fabien Napias
2013 David Laplace Louis Ansolabehère
2014 Fabien Napias Dominique Larié
2015 Guillaume Vergonzeanne Fabien Napias
2016 Fabien Napias Etienne Grenet
2017 Fabien Napias Louis Ansolabehère
2018 Kevin Ribeiro Fabien Napias

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Kévin Ribeiro au-dessus de Manolite. © nicolas le lièvre

 

 

 

Technique : le saut à la course ou en longueur

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C’est le plus ancien des sauts pratiqués dans nos courses.

Voici ce qu’en disait Gaston Rémy dans son Histoire des courses landaises :

« Le saut à la course, c’est-à-dire à l’avancée de l’adversaire, est un saut en longueur, à peine haut pour que les pieds se voient engagés dans l’encornure, mais avec l’amplitude voulue pour que toute l’échine soit franchie. Cette passe est la plus habituelle et dans la série de tous ceux qui l’ont pratiquée, il est juste de mentionner Dargert pour reconnaître la perfection qu’il y a apportée et que continuent les André I et II comme Gilbert et de plus jeunes. »

De son côté, Clic-Clac, qui se réjouissait que l’on ait enfin intégré les sauts dans la course landaise pour en rompre la monotonie, décrit ainsi ce type de saut :

« Dans le saut à la course ou en longueur, l’homme placé à l’une des extrémités de l’arène, cherche à fixer sur lui l’attention de la vache placée à l’extrémité opposée. Il est aidé en cela par le teneur de corde. Dès que la vache l’a aperçu et s’est précipitée de son côté, l’écarteur à son tour et sans retard court à sa rencontre et calculant bien son affaire, bondit en hauteur pour livrer passage à l’animal juste au moment où il humilie pour porter le coup de tête. Cet exercice demande beaucoup d’audace, d’à-propos et d’élasticité musculaire ».

Voici une représentation de ce saut à la course ou en longueur dans la série de cartes de l’éditeur toulousain Labouche.

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Les exploits de Paul Daverat

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Le premier saut d’un taureau en Espagne par un sauteur landais (16 août 1878)

Je vous ai narré il y a quelque temps le premier exploit réalisé par ce héros de la course landaise, Paul Daverat : https://patrimoinecourselandaise.org/2018/02/11/un-anniversaire-cette-annee-le-premier-saut-dun-taureau-de-corrida-16-aout-1878/.
A 15 jours de son mariage, il avait été défier un des toros réservés au grand matador Frascuelo, avec son autorisation bien sûr, et avait même été récompensé d’une oreille du bicho. C’est d’ailleurs toujours, à notre connaissance, le seul acteur de course landaise qui ait eu cet honneur.
Certains pourraient contester le jour et l’année que je donne, car on cite souvent le 15 août et l’année 1877 pour cet exploit. Mais comme toujours, un bon historien se doit de vérifier et de croiser les documents. Pour le jour, il suffisait de reprendre le récit qu’en fait l’un de ses plus fiables témoins (« Don Emilio » [Emile Pédedieu], de Mugron, ami et accompagnateur de Daverat à San Sebastian), qui rapporte que la corrida prévue le 15 août fut reportée au 16 en raison d’une tempête de pluie qui s’abattit sur les arènes à l’heure de la course. Mais il restait un  petit doute sur l’année, qui, je dois le dire, me titillait en tant que chercheur. J’ai donc continué à fouiller, et j’ai trouvé la preuve qu’il s’agissait bien de 1878 et non de 1877. En effet, nous trouvons le compte-rendu de l’exploit de notre Landais dans le Diario de San Sebastian du 17 août 1878 (page 2), aujourd’hui numérisé http://liburutegidigitala.donostiakultura.com/liburutegiak/catalogo_archivo_ficha.php?dp_id=80&y=1878&m=8&fecha=1878-8-17&dpf_id=687733 .
On ne pourra donc plus dorénavant, j’espère, donner une autre date que celle-là…

Paul Daverat de retour à Saint-Sébastien en 1879…

Grâce à l’ami Christian Capdegelle, voici le récit de la prestation réalisée par notre sauteur dans les arènes de Donostia l’année suivante, en 1879. Malheureusement, elle n’eut pas le même succès que la première…
« Courses de taureaux en Espagne. – On écrit de Saint-Sébastien, le 3 septembre [1879] :
Les courses de taureaux données dimanche dernier à Saint Sébastien ont attiré nombre d’étrangers résidant à Biarritz, qui ont voulu connaître le jeu si en honneur au-delà des Pyrénées.
Frascuelo et Largartijo ont mérité de chaleureux applaudissements. L’écarteur landais Daverat était engagé pour renouveler dans cette course un exercice des plus difficiles, celui de franchir d’un bond le taureau fondant sur lui.
C’est le troisième taureau qui devait servir à ce saut périlleux. Daverat, en pantalon blanc, attire à lui la bête qui se précipite dans sa direction : le Landais s’élance ; mais le taureau s’arrête net, accroche le pantalon de l’écarteur, qui tomba sur l’échine de la bête. Le malheureux s’allonge et reçoit un coup de corne qui déchire sa chemise.
C’en était fait du sauteur sans le sang-froid de Lagartijo, qui lance sa capa sur les yeux du taureau. Alors celui-ci abandonne le Landais pour poursuivre le voile léger dont la couleur l’irrite. Daverat veut recommencer l’épreuve ; le public s’y oppose et l’alcalde Erraza l’interdit.
Daverat se retire, mais il donne une nouvelle preuve du ressort de ses jarrets en franchissant à pieds joints la barrière de l’arène.
Parmi les spectateurs, on remarquait le prince Gortchakoff, ambassadeur de Russie à Madrid. (L’Impartial Dauphinois, 10 septembre 1879).

Paul Daverat à Paris en 1887…

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Je vous ai déjà parlé de ces fameuses « Fêtes du Soleil » organisées à Paris en janvier 1887 au profit des inondés du Midi. Voici la présentation que Le Figaro fait de nos sauteurs qui devaient ravir quelques jours plus tard tout le public de la capitale, avec en prime une interview exclusive de Daverat !
« Les Landais ne possèdent pas que des génisses. Ils ont avec eux divers taureaux, entre autres le célèbre Mazantini dont le nom est mis en gros caractères sur les affiches, à Saint-Sébastien ou à Bayonne.
On verra, dimanche, les deux principaux sauteurs des Landes, MM. Paul Daverat et Nassiet. Je demande au premier quels sont ses exercices :
– Je me tiendrai avec Nassiet et les sept écarteurs dans l’arène. On fera sortir un taureau. Il s’élancera sur moi. Je sauterai par-dessus, soit à pieds joints, soit en ayant les pieds dans un béret [comme la gravure d’époque ci-dessus le montre]. A chaque nouveau taureau, je ferai un saut différent. Une fois, je me lierai les jarrets. Une autre fois, je sauterai de côté. On aime aussi que j’attende le taureau en tenant les deux bouts d’une baguette, par-dessus laquelle je saute en l’air. Enfin, je ferai tout ce que je pourrai pour satisfaire les Parisiens.
Paul Daverat est un grand gars solide, qui a absolument le type basque. L’extérieur est très sympathique. Il est descendu avec ses compatriotes rue Rochechouart, au Grand-Hôtel d’Amérique. » (Le Figaro, 13 janvier 1887)

Un grand parmi les grands : Daverat (Barthélemy, dit Paul)

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Paul Daverat fut à coup sûr l’une des grandes figures de notre course landaise du dernier quart du 19e siècle.

Voici la biographie qui est consacrée dans Mémoire des Landes à ce grand écarteur-sauteur, né à Laurède le 13 août 1855 et décédé dans ce même village chalossais le 13 janvier 1890.

« Fils d’agriculteur, préférant les escapades dans la nature aux salles de classe, il fut très tôt attiré par la course landaise, très en vogue à Laurède, à la suite des frères Darracq, maîtres dans l’art de la feinte. La course landaise avait alors un aspect beaucoup plus spontané que de nos jours. La réglementation en était plus vague. Paul Daverat est entré dans l’histoire pour ses dons exceptionnels de sauteur. Ils furent sans doute favorisés par cet apprentissage précoce mais surtout par des qualités physiques remarquables. Le 15 août 1877, il fit sensation dans les arènes de San-Sebastian en sautant sans élan et à pieds joints le quatrième toro de cette corrida. Sa célébrité devint alors internationale. Il fit plusieurs tournées en Espagne, lors de courses mixtes, espagnoles et landaises, encore en vigueur à la fin du XIXe siècle. Dans le midi de la France, on s’arrachait l’honneur de faire figurer son nom sur les affiches des fêtes. Avec la gloire lui vint la fortune (certains contrats atteignirent mille francs or !), mais il gaspilla tout cela dans une vie tapageuse et dissolue. Ses dons de sauteur lui servirent aussi à échapper aux gendarmes. Il reçut dans les arènes du Bouscat (Gironde) un coup de corne fatal qui termina sa carrière. Il perdit sa réputation et sa gloire. Sa carrière historique se terminait tristement. Il mourut à trente-quatre ans d’une grippe et fut enterré dans le boléro d’or que lui avait offert la reine d’Espagne. Laurède lui a élevé une statue en bas-relief, due au ciseau de Cel-le-Gaucher, en 1947. »
Notice de Jean-Pierre Laulom, extraite de Mémoire des Landes, Mont-de-Marsan, Ed. Comité d’études sur l’histoire et l’art de la Gascogne, 1991, p. 100-101

Paul Daverat, l’élégant…

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Cette superbe photographie illustre bien l’élégance légendaire de notre grand sauteur de Laurède. Elle apparaît semble-t-il pour la première fois sur la couverture de la célèbre Histoire des courses landaises de Clic-Clac, puis fut régulièrement reproduite dans la « Tuile ». Elle orne également l’article narrant l’exploit de Daverat devant un taureau à Saint-Sébastien en 1878, rédigé par l’un de ses amis et accompagnateurs, « Don Emilio » de Mugron (de son vrai nom Emile Pédedieu), et imprimé dans l’Almanach de la Course landaise pour 1912.

Paul Daverat, le séducteur…

Nous avions déjà noté que notre grand Paul Daverat avait une élégance naturelle exceptionnelle. Nous apprenons maintenant que c’était également un grand séducteur… En voici la preuve dans l’article que lui consacre Jean Fonclar dans la Revue générale : littéraire, politique et artistique, 5e a., 1887, p. 63-64.
« « Tout Paris » a battu des mains à l’agilité de Paul Daverat. Le grand écarteur landais a, sur les rives de l’Adour et tout alentour, une réputation prodigieuse. Point de ville, point de bourgade qui à ses « corridas de toros » ne veuille l’avoir. Et il n’est pas rare de voir fonctionner la « cuadrilla » Daverat et Hinx à côté des « cuadrillas Mazzantini », « Fernandez Valdemore » ou de quelque autre lourdaud espagnol que Madrid, Séville et Saint-Sébastien ont acclamé… de huées.
L’on ne sait peut-être pas que Daverat est un homme heureux… et à bonnes fortunes. Les femmes du pays sont fières de lui, et les dames, les grandes dames, ne dédaignent pas de lui sourire… au moins.
C’était en août dernier [1886], dans une petite ville d’eaux resserrée par les massifs pyrénéens. Les gradins des tribunes étaient ornés de quelques centaines de toilettes, et Daverat faisait merveille. Les bravos éclataient de toutes parts ; une jeune dame, « au teint bruni » d’Andalouse, se fait remarquer en lançant un cigare. Daverat se baisse et salue… presque avec élégance. Je sentis à côté de moi un petit trémoussement d’indignation ; je me retournai : c’était Rose, la jolie servante de l’hôtel, une Béarnaise de Coarraze, au fichu crânement enroulé sur le derrière de la tête, qui s’agitait. Je remarquai alors que les couleurs du fichu de Rosette et celles de la culotte de Daverat étaient d’un bleu d’une étrange ressemblance.
La fanfare municipale sonne quelques refrains discordants, et une autre vache (les Landais n’opèrent pas avec les taureaux !) fait son entrée dans le cirque : nouveaux sauts, nouveaux bravos. Cette fois, la dame jette son mouchoir, un mouchoir brodé ; Daverat s’incline. Je sens à côté de moi le trémoussement qui s’accentue, et les yeux de ma voisine brillent de courroux contre sa rivale à chapeau. Nouvelle course, nouveaux applaudissements. C’est le tour de l’éventail, et Daverat fait à l’inconnue sa plus gracieuse révérence. Aussitôt, d’un brusque mouvement, la fille de Béarn déroule son fichu et le lance au milieu du champ de courses… Je dois dire que Daverat ne bougea pas, et, de dépit, la petite Rosette quitta la place.
Le lendemain, la rumeur publique m’apporta que Daverat et la dame « au teint bruni » s’étaient rencontrés… par hasard, et qu’elle lui avait donné le bout des doigts à baiser… Simple bruit !
Huit jours après, nouvelle « corrida de toros ». La belle Espagnole n’était plus là, mais Rose s’y trouvait, en fraîche toilette, et cette fois sa main gantée faisait aller un bel éventail… que je reconnus. »

Une nécrologie…

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Parmi ses nécrologies, voici celle parue le 22 mars 1890 dans un périodique national, Le Monde illustré (34e a., n° 1721, , p. 192) accompagnée de la très belle gravure ci-dessus, réalisée d’après la photo que nous avons publiée plus haut.
« L’écarteur Paul Daverat.
L’un des héros des courses landaises, Paul Daverat, a succombé récemment. Doué d’un sang-froid extrême, en possession de tous les secrets de la course, il n’avait pas son pareil pour sauter par-dessus la bête, à pieds joints, et souvent les jambes nouées avec un mouchoir.
Daverat n’était pas seulement un sauteur hors ligne, il était encore un écarteur de premier ordre. Une impérieuse vocation l’avait poussé tout jeune dans la carrière qu’il avait embrassée, et dès le début il obtint des succès étourdissants. Dans les arènes des Landes, du Gers et des Basses-Pyrénées, il recueillit des applaudissements chaleureux.
En Espagne, à côté des plus célèbres, auprès de Frascuelo et de Lagartijo, il obtint, par l’originalité de son  jeu, les suffrages de l’assemblée. C’est aux arènes du boulevard Saint-Genès, fondées par lui à Bordeaux, l’été dernier, qu’il remporta ses derniers triomphes. A l’heure où la tauromachie commence à s’implanter dans les mœurs parisiennes, et où l’on prend goût à ce genre de spectacle, la physionomie du champion français intéressera particulièrement tous ceux qui sont friands des jeux périlleux de l’arène. »