Le temps passe trop vite !!! et j’ai oublié de vous proposer l’éphéméride d’avril. Le voici avec celui de mai, puisque nous y sommes déjà…


Le temps passe trop vite !!! et j’ai oublié de vous proposer l’éphéméride d’avril. Le voici avec celui de mai, puisque nous y sommes déjà…


Après la feinte, dont je vous ai déjà parlé (https://patrimoinecourselandaise.org/2019/02/17/1831-naissance-de-la-feinte/), voici un petit historique de l’écart.
Si l’on en croit la tradition, c’est l’écarteur Cizos qui, en 1850, « inventa » l’écart. Un demi-siècle plus tard, Clic-Clac distingue « l’écart de pied ferme », « l’écart serré ou l’écart près », « l’écart, saut et feinte », « l’écart allongé ou écart loin », « l’écart coupé » et enfin « l’écart en marche ».
Dans le premier, « l’homme est immobile dans un endroit de l’arène ; il incite la bête par la voix ou le sifflet, les bras sont élevés verticalement au-dessus de la tête, dans le but de présenter moins de surface : quand l’animal qui l’a aperçu est parti sur lui et qu’il se trouve à une certaine distance, l’écarteur fait un petit saut qui a pour but d’accélérer sa vitesse et lorsqu’il donne le coup de tête, il se jette de côté en se tournant vivement. »
Pour le deuxième, « le roi des toreros landais est sans contredit Bras-de-Fer (…). [Il ] se place devant le fauve, l’appelle et au moment où la bête humilie prête à lui enfoncer les cornes dans le ventre, il tourne vivement et sort sain et sauf d’une rencontre où tout le monde croyait qu’il allait laisser la vie. »
Voici d’ailleurs 2 écarts de Bras-de-Fer réalisés au plus près dans les anciennes arènes d’Eauze, l’un sur la corne droite, l’autre sur la gauche.


« L’écart, saut et feinte », qualifié par Clic-Clac de « suerte fantaisiste », était également une spécialité de Bras-de-Fer. Voilà quelle était sa description : « l’écarteur se place franchement face à la vache comme pour l’écart, fait un petit saut et donne la suerte en feintant ».
Quant à « l’écart allongé ou écart loin », il était pratiqué de main de maître par Candau. Il consistait en ceci : « comme dans l’écart serré, l’homme se place franchement face à l’animal, les bras relevés le long de la tête et incite de la voix ou du sifflet ; il se met en action lorsque la vache est encore à trois ou quatre mètres et lui indique assez franchement de quel côté il veut faire la sortie. » Et je suis d’accord avec l’analyse du revistero : « Pour moi, cet écart est plus dangereux que l’écart serré, du moins avec une bête sérieuse et à formidable coup de tête ramasseur. C’est dans ce cas que la corde est utile »…
Voici Candau en pleine action dans les anciennes arènes de Mont-de-Marsan, sur une carte du grand photographe-éditeur de Morcenx, Bernède. Et l’on voit que la corde avait son importance !

« L’écart coupé » n’était pas, pour les puristes, un véritable écart, bien que pratiqué par presque tous les écarteurs. Dans ce type de figure, « l’écarteur s’élance sur l’animal, l’aborde par côté et provoque un coup de tête qu’il évite par une légère inclinaison du corps ». Clic-Clac note avec mépris : « Passe sans grand brio et presque sans mérite ». On reconnaît là tout simplement le type d’écarts réalisés encore aujourd’hui par les recortadores espagnols et qui ne sont pas sans donner souvent quelques frissons sur les gradins.
Quant à l’ultime type d’écart, « l’écart en marche », comme la feinte du même genre, il « consiste à avancer vers la vache qui, elle aussi, court à la rencontre de l’écarteur ». Une note manuscrite au crayon dans l’exemplaire de l’Histoire des courses landaises que je possède précise : » Cette suerte était spéciale à Baillet, blessé mortellement à Bazas le 24 juin 1897″.
C’est peut-être la première de ces figures que dessine l’écarteur anonyme ci-dessous.

L’un des écarts les plus prisés des coursayres est certainement celui qui est réalisé avec les bras croisés sur la poitrine. C’est celui qu’affectionnait entre autres le chef Jean-Marc Lalanne, qui le dessinait d’ailleurs souvent avec les pieds sur le mouchoir, pour bien marquer qu’il ne perdait pas de terrain sur la coursière.
Sur l’image ci-dessus, prise dans les arènes du Bouscat entre les deux guerres, on voit que l’écarteur fait un grand saut d’appel tout en gardant ses bras croisés.

Nous avons encore le plaisir de voir de temps en temps dans nos courses l’écart réalisé les pieds sur le mouchoir. A l’époque de Gaston Rémy, il se réalisait également les pieds sur le béret, à l’image de celui de Moréno représenté ici.

L’écart le plus délicat, celui dans lequel l’homme n’est plus protégé, est l’écart intérieur, en gascon « en dehens » (en dedans), réalisé du côté de la corde. Il sert avant tout à « redresser » la vache afin de pouvoir reprendre des séries d’écarts extérieurs. En voici un bel exemple réalisé par Suisse et croqué par Gaston Rémy. Il est aujourd’hui pointé plus cher que l’écart classique extérieur, ce qui a pour conséquence que certains acteurs ont tendance à en user et abuser dans les concours. Ils devraient parfois se rappeler l’adage que l’on écrivait régulièrement sur le tableau de nos écoles primaires à l’époque (reculée) où nous avions des leçons de morale : « L’excès en tout est un défaut »…


La tourmente qui secoue parfois le sable de nos arènes est loin d’être nouvelle… Voici le témoignage personnel que rapporte Clic-Clac sur ce sujet brûlant :
« J’étais un jour Président du Jury et les fêtes étaient terminées, lorsqu’on vint m’annoncer qu’un écarteur qui ne brille pas précisément par la modestie, était furieux contre moi et avait même proféré des menaces. Comme je n’ai pas l’habitude de m’émouvoir facilement, j’allai le trouver et il faut avouer que je fus assez fraîchement reçu. Je tins tête et je dis au toréador : « Vous avez touché 90 fr. et vous prétendez avoir fait cinquante écarts ; eh bien, devant tout le monde, je vais vous prouver que vous avez menti et que nous vous avons donné beaucoup plus que vous ne le méritiez. » Je tire de ma poche mes notes des deux jours de course et je lui dis brutalement : « Vous savez que nous connaissons la course et tous ses trucs ; inutile de nous monter le coup n’est-ce pas ? Combien avez-vous fait d’écarts dignes d’être marqués ? » Sans la moindre réflexion il me répondit vivement : « Monsieur, j’ai fait vingt-un écarts. » Je me pris à sourire et lui tendis mon papier où étaient en effet marqués les vingt-un écarts qu’il avait annoncés. Sa confusion fut grande et son silence facilement obtenu ; le farceur espérait, en criant beaucoup, se faire allonger un louis de plus. Ça ne réussit pas. »
Et il ajoute avec malice : « Vous ririez bien, si je vous disais que j’ai vu un jour, en pleine Chalosse, un jury composé de trois borgnes !!! Eh bien, ça n’allait pas plus mal pour cela ».
Pour illustrer ce commentaire, une belle (et rare) image de la distribution des prix à Samadet, avec l’écarteur sur l’escalot et le jury à la pitrangle.

En ce début de saison où s’étrennent les nouveaux boléros, revenons un peu sur l’histoire du costume des écarteurs depuis 200 ans ou à peu près…
La tenue de nos acteurs a, en fait, fortement évolué pendant tout le 19e siècle avant de prendre un aspect très proche de celui de nos contemporains. Voici ce qu’en dit Clic-Clac en 1905 :
« La tenue des écarteurs landais s’est complètement modifiée dans nos arènes et elle a suivi insensiblement et pour ainsi dire, comme poussée par un sentiment invisible, la marche en avant du siècle qui s’est éteint.
Autrefois, l’écarteur qui voulait se rendre à une course partait, le petit béret bien assis sur la tête ; et le bâton orné d’un modeste baluchon, s’appuyait sur l’épaule de ce sympathique voyageur. Le grand mouchoir rouge et carré de nos aïeux servait de malle. Tous avaient un pantalon d’une blancheur immaculée, parfois pour ne pas dire toujours, zébré par de multiples accrocs finement rapiécés. Plus nombreuses étaient les pièces, plus grands étaient leurs titres de gloire. La veste n’était pas encore connue de ce temps, et Jean Chicoy, Duvigneau aîné, n’en écartaient pas moins comme on n’écarte plus aujourd’hui où l’esprit du lucre et la bonne vie remplacent tout ce qui devait être l’art tauromachique. »
La revue La Talanquère publia l’année suivante, en 1906, ce document extrêmement rare que je vous présente ci-dessus. Il s’agit de la photographie de la cuadrilla Bacarisse, l’éleveur de Cauna dont on distingue la belle carrure debout à droite, tenant l’épaule du cordier Baillet. Parmi les autres écarteurs reconnus sur cette image, se trouvaient Cizos père, les jeunes Lapaloque et Nénot, le chasseur de palombes de Barcelonne-du-Gers Pinon Ier, et les frères Duffau de Labastide-d’Armagnac. Quant à l’homme au chapeau melon qui tient à la main un bâton, à gauche, « ce n’est autre que le cocher – d’origine espagnole – qui, le plus souvent, transportait de ville en ville, et de plaza en plaza, cette quadrilla d »élite ». D’après les noms cités et leur apparence, cette photographie pourrait être datée de la fin des années 1870.
La plupart de ces hommes portent le costume traditionnel d’alors, mais peu adapté, il faut bien le dire, à la course : « le pantalon blanc, le berret [sic] large et une longue blouse ».
Pourtant, il se peut que déjà à cette époque, des boléros brodés aient déjà fait leur apparition. D’après Gérard Laborde (Dictionnaire encyclopédique des écarteurs landais, p. 168), « c’est sans doute à Joseph Dufau et à son frère Pierre que la Course landaise doit la création du boléro décoré. Dès la fin des années 1860, ils font broder les parements de leurs bourgerons de menuisiers qu’ils décorent de rubans bleus puis très vite de velours de couleurs variées ». Par ailleurs, c’est semble-t-il le 1er juillet 1852, à Orthez, que les écarteurs se présentent revêtus de boléros, ou du moins c’est ce que la chronologie traditionnelle de la course landaise répète à l’envi…
Ce qui est sûr, c’est que, petit à petit, et surtout au contact des toreros espagnols avec lesquels ils partageaient parfois l’affiche dans les courses « hispano-landaises » des années 1880-1890, le boléro avec épaulettes et broderies scintillantes a peu à peu illuminé les paseos, accompagné du béret tout aussi décoré.
Côté pantalon, les images anciennes nous montrent que pendant plusieurs décennies, nos écarteurs ont souvent revêtu une culotte de velours qui rappelait celle des matadors mais qui avait également été mise à l’honneur par leurs alter-ego provençaux, dans les quadrilles desquels, d’ailleurs, plusieurs Landais officiaient (souvent comme sauteurs) dans les années 1880-1890. C’est d’ailleurs dans cette tenue qu’ils défilèrent lors des fameuses courses de 1887 à Paris comme le montre ce dessin d’époque :

ou encore comme le prouve ce portrait de Monaco et celui du grand Paul Daverat :

Mais à la même époque, et de toute façon depuis les années 1890 au moins, de nombreux écarteurs portent déjà le célèbre, et toujours d’actualité, pantalon blanc en bonne toile, et sur lequel les rafistolages successifs se voient beaucoup moins que sur le velours sombre…, ainsi que l’arbore fièrement chez le photographe le grand (et alors jeune) Joseph Coran:


C’est à Montfort-en-Chalosse, le 5 avril 1914, qu’est née « L’Élite landaise », ou du moins que l’acte juridique de sa constitution a été dressé, dans le contexte de la suppression, depuis le 1er janvier, des cuadrillas attachées à des ganaderos. Ce jour-là, sept « toréros landais » s’engagent solidairement « pour traiter conjointement et solidairement dans les courses landaises qui auront lieu en France en mil neuf cent quatorze (1914) ».
Ces 7 écarteurs (pour ne pas dire mercenaires…) avaient pour nom : Giovanni, Guichemerre, Montois, Mazantini, Daudigeos, Lalanne et Despouys. C’est ce dernier, Montfortois par ailleurs, que ses collègues mandatent comme représentant afin de négocier tous les engagements à venir, « au prix minimum de 800 fr. pour une petite localité pour deux journées de courses et pas moins de 600 fr. pour une journée, plus 30 fr. par journée de courses pour la Mutuelle des toreros landais ». Le montant devait ensuite être partagé en sept parts égales.
L’article III précisait que « tous les hommes faisant partie de la cuadrilla seront tenus à conserver une tenue correcte, tant aux arènes qu’à la ville ». Il ajoutait : « Tout homme, pour faute grave, pour incorrection ou ne fournissant pas son travail, subira des amendes variant de un franc à vingt francs, et le produit de ces amendes appartiendra aux autres membres de la cuadrilla ; ces amendes seront infligées par le chef de cuadrilla ou sur la plainte des camarades ; en cas de troisième récidive ou pour incompatibilité de caractère, il pourra être procédé sur la demande de quatre hommes de la cuadrilla à l’exclusion de un ou plusieurs membres sans que ceux-ci puissent avoir aucun recours contre la cuadrilla ; que ce ou ces hommes seront immédiatement remplacés par d’autres nommés à la majorité ».
L’article IV était encore plus terrible: « Tout homme qui n’assisterait pas à toutes les courses où doit se rendre la cuadrilla sur l’ordre du chef de la cuadrilla, et qui viendrait à quitter celle-ci, pour aller travailler comme torero ailleurs, sera redevable d’une somme de mille francs (1 000 fr.) envers ses camarades, et acceptera le droit de cette condamnation ou cette peine par tous tribunaux compétents ».
Les cas de blessures étaient évoqués dans l’article V : « Tout homme blessé dans les courses devra être reconnu par un docteur avant d’abandonner son travail. Il devra ensuite produire au chef de cuadrilla un certificat légal constatant sa maladie ; en ce cas il lui sera alloué par les autres membres de la cuadrilla cinquante francs (50 fr.) pour deux journées de course (dimanche et lundi) et vingt-cinq francs (25 fr.) pour une journée et pendant deux courses (2 dimanches suivants) plus trois francs (3 fr.) par jour pendant un mois, après les deux premières courses ; si, au bout de ce temps, la maladie persistait, il sera exclus de plein droit de la cuadrilla, sans aucune autre indemnité »…
Le nombre de sauts et d’écarts devait par ailleurs être déterminé en fonction du montant de chaque engagement (art. VI)., Mais « si une bête sortait sans être attaquée, il sera fait une retenue de cinquante francs (50 fr.) par bête non attaquée, par la Direction [des arènes ] ou la Commission[des fêtes] » (art. VII). Enfin, « si le nombre d’écarts n’était pas atteint suivant le traité, la Commission ou la Direction paierait au prorata de la somme promise ou du travail effectué ; une somme de cent francs (100 fr.) sera retenue à titre d’amende par la Commission pour n’avoir pas exécuté les termes du contrat » (art. VIII).
Comme on le voit, assurer le spectacle en 1914 n’était pas de tout repos, même si par cette association nos écarteurs de l’Élite devenaient leurs propres impresarios.

Despouys, le représentant de la cuadrilla