Les toreros landais et la guerre de 1914-1918

cel_poilu.jpg

Nous publions ici l’article que Philippe Talon, ex-président du Comité des Fêtes de Gabarret (2010-2015), a consacré dans L’Écho de la Gélise à ce sujet. Nous en profitons pour vous inviter mardi prochain, à Saint-Sever, à visiter l’exposition commémorative sur les écarteurs-sauteurs-ganaderos morts pour la France, réalisée sous la houlette d’André Diot avec notre humble participation. Un hommage public leur sera rendu à 21 heures dans les arènes, juste avant le concours. De notre côté, nous publierons sur notre blog jusqu’à la fin de l’année les biographies de ces héros des tranchées qui n’eurent pas la chance de revenir de l’enfer où on les entraîna.

LES TOREROS LANDAIS ET LA GUERRE DE 14-18
Drôle de guerre, grande guerre, autant d’expressions pour qualifier la première guerre mondiale, celle qui devait être « la der des  ders » et fit plus de 9 millions et demi de morts. Toute une génération de toreros landais  a vécu l’enfer des tranchées : COURALET, MAURICE  (LABERDOLIVE), de Parleboscq, OSCAR, MONTOIS, FREMY, MORENO, GUICHEMERRE…  Au front, ils connurent la peur, les blessures, côtoyèrent la mort. La peur, les blessures, la mort. Comme dans l’arène. Peut-on alors oser mettre en parallèle guerre et course landaise ? REBBA, revistero au journal « La course landaise » s’est  livré à cet exercice.
Quand REBBA demande aux toreros landais s’ils «  font quelquefois des comparaisons entre les dangers des deux situations (militaire et torero) », tous ont la même réponse : à la guerre -on s’en serait douté- le danger est sans aucune mesure comparable à celui connu face à la vache et tous les écarteurs fournissent la même explication: contrairement à la guerre, dans une arène, on peut maîtriser le danger. OSCAR écrit : « il n’y a pas de comparaison. Le danger n’est pas le même .Par l’adresse, on se défend de la vache, mais pour les balles ou les obus, c’est différent, on ne les voit pas arriver ». FREMY ne dit pas autre chose : « la vache, on la voit arriver et on lui fait un peu de place, tandis  que les balles , on ne voit rien », tout comme MONTOIS :  « quoique partisan des fortes émotions, je préfère écarter, car un obus ou une balle arrivent sans que je les voie » ou MAURICE : « le danger que l’on court ici est bien plus grand. Si l’on voyait arriver un obus, comme l’on voit arriver une vache, les toreros seraient à leur affaire ». Pour MORENO, on met sa vie en jeu dans les deux situations : « une vache peut tout aussi bien vous tuer, comme un éclat d’obus, cela dépend où ça vous touche » et COURALET déplore le manque de soins en cas de blessure : « il vaut cent fois mieux écarter les vaches que les boches. Si vous êtes blessé dans une piste, vous avez de suite des soins, tandis qu’ici, vous n’en n’avez pas ».
Pour appréhender ce que fut l’horreur de la guerre, il faut lire les récits que font les toreros, quand on leur demande : «  quel est le fait de guerre, auquel vous avez été mélé, qui vous a le plus  impressionné depuis que vous combattez ? »
MONTOIS écrit : « à Flirey, un obus est tombé à un mètre avant la tranchée où je guettais l’ennemi. Complètement enterré, j’ai été relevé par les amis. J’ai été sans connaissance dix minutes, puis me revoilà encore en vie. Si j’ai le bonheur d’en revenir, et si les courses reprennent, je serai encore là pour donner le frisson à tous mes amis et je serai heureux qu’ils viennent m’applaudir, comme par le passé . »
MAURICE (LABERDOLIVE) raconte : « le 2 octobre 1914, étant en patrouille, j’essuyais plusieurs coups de fusils, dont un à trente mètres. A mon tour, j’en tirais plusieurs, dont deux portèrent juste. Etant obligé de nous replier, je revins à trois reprises pour aller chercher le corps d’un camarade qui fut tué. Il me fut impossible de l’emporter car les boches étant dans des maisons, nous tiraillaient. Nous étions trois, c’est miracle que nous n’y soyons pas restés. »
Quand REBBA leur demande, si, au front,  «  ils pensent souvent à leur profession de torero », COURALET répond : « très souvent, mais après j’ai le cafard » tandis que LAFAYETTE dit, et c’est surprenant, y penser « tous les jours, surtout quand le canon sonnait, il me semblait être à quelque fête ».
Quasiment tous les toreros seront blessés , ils en parlent souvent avec humilité :
COURALET : « un éclat au genou », MAURICE : « à deux reprises, en juin 1915. quelques légères contusions », OSCAR : « à la poitrine, côté droit, en poussant un assaut à la bayonnette », MONTOIS : « très légèrement, un simple éclat d’obus au pied droit, étant observateur dans un poste avancé », GUICHEMERRE : « un éclat à la cuisse, en allant ravitailler », LAFAYETTE : « blessé à Craonne le 21 septembre 1914 au mollet , puis à Oulche, une balle dans la fesse ; ma balle n’a pas été enlevée ».

Durant la guerre, inévitablement, le rythme des courses landaises ralentit. Le journal « La Course landaise » parait de façon aléatoire. On y donne des nouvelles des toreros qui sont au front. En août 1915, c’est dans «  la tuile », qu’est démentie la rumeur, selon laquelle le torero Henri Meunier a été blessé. En mars 1916 parait un tableau classant, de manière sinistre,  les 30 toreros  de premier plan par rubrique : « nullement exposés, peu exposés, en danger ». En quelques années, c’est l’hécatombe : d’une cinquantaine en 1913, sauteurs et écarteurs ne sont plus qu’une trentaine en 1919. Les courses reprendront dès la fin du conflit, les ganaderias reconstituant peu à peu leurs troupeaux.
A Gabarret, course landaise et guerre de 14 sont étroitement liées. C’est en effet le dimanche 26 juillet 1914, durant les fêtes, qu’ont été inaugurées, en grande pompe, les arènes en dur, en présence du préfet des Landes Gervais, du député Damour, du conseiller d’arrondissement   et ganadero Joseph Barrère, qui fournissait le bétail de la course. La course fut mémorable avec une grande prestation de l’illustre Meunier ;  Moreno, Cantegrit, Darracq, Laffau, Oscar composaient la cuadrilla, avec Flam comme teneur de corde. La jeunesse insouciante ne se doutait alors pas que quelques jours plus tard, le 3 août 1914, l’Allemagne allait déclarer la guerre à la France. Les noms des Gabardans partis  à la guerre et qui ne sont pas revenus sont gravés sur le monument aux morts qui se dresse  à l’entrée du placeau… des arènes.

Ph.TALON

Tous les textes en italique retranscrivent strictement les écrits des toreros landais.
Remerciements à Jean Barrère qui nous a procuré ces textes manuscrits.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s